16/04/08
La vache ...

***
C'était toujours la même chose. Pour aller à l'école, il fallait que je prenne tous les jours la ligne 18 en direction des Cordeliers, où se trouvait le lycée Ampère Bourse. D'un pas monotone, je marchais vers l'arrêt et attendais. Je n'oubliais pas que j'éprouvais un certain mécontentement à voir toujours les mêmes personnes attendre, et il y avait de toute façon un monde fou là-dedans, avec des mines renfrognées. Après tout, s'ils n'aimaient pas travailler, ils pouvaient au moins le cacher, au lieu d'exhiber des têtes de bouledogues.
J'en arrivais à penser que ma journée allait encore être monotone, lorsque je vis arriver de loin une vache, une belle bête de concours blanche aux larges taches noire, avec un campanule dans la bouche. La splendide bête, une Prim'Holstein, marchait d'un pas nerveux, non sans mécontentement. Lorsqu'elle arriva à l'arrêt, elle souffla un coup et ignora les passants qui lui jetèrent un regard furtif.
Personne, forcément, n'avait eu la peine de lui parler. Ici, les gens ne sont pas polis. Songeant avec colère à l'impolitesse du monde moderne, je m'avançais vers elle et elle tourna ses gros yeux mouillés vers moi.
- Bonjour, vache.
- Bonjour, ma petite. Il est bien aise de constater qu'une jeune fille comme vous prenne la peine de saluer une vache, aussi vieille soit-elle. Voyez-vous, il m'est arrivée une mésaventure hier, j'ai perdu mon troupeau.
- Votre troupeau? Ah, ce n'est pas de chance, dis-je, sincèrement désolée pour elle, savez-vous au moins où il se trouve?
La vache eut un moment de réflexion puis avala son campanule en mâchant longuement. Sa queue fouetta l'air.
- Hum, il me semble que mes collègues se trouvent place euh ... Delacour, Bonnecour ...
- Ne serait-ce pas plutôt Bellecour?
Le regard de l'animal s'anima.
- Oui Bellecour! Ah, c'est encore ce chien de berger qui ne sait pas comment utiliser les transports en commun. Il est plus bête que ses pieds. J'ai demandé à la Confrérie des Bergers de me le changer, rien n'y fait. Ils disent qu'ils sont en "rupture de stock". Voyez-vous ça! Comme si un chien suffisait à nous surveiller, mes collègues et moi! Enfin, il peut se vanter de m'avoir comme éclaireur, je connais bien Lyon. Seulement, je suis si vieille, vous comprenez, les mots disparaissent assez vite et reviennent quand ils en ont envie ...
Je comprenais. Le trolleybus arriva enfin. Nous primes la porte du milieu. Les gens, mécontents de se faire doubler par une vache, poussèrent des soupirs. Je poussais la vache afin de lui garantir un meilleur confort.
- Merci petite, vous êtes bien gentille. C'est rare des gens aussi prévenants envers les animaux.
Je lui disais que ce n'était rien. Elle resta dans le milieu, et me racontait, pour passer le temps, ses histoires du pré, la Confrérie des Bergers, la vie avec ses collègues, les herbes qu'elle préférait. Je pensais tout bas que ma journée n'allait pas être aussi monotone que cela.
***
Pour finir, nous arrivâmes à Cordeliers. Bon prince, je l'accompagnais jusqu'à la place Bellecour. Les gens se retournaient sur son passage et ne manquaient pas de lui adresser quelque compliment sur son teint, son allure et son port de tête tout à fait admirable. La vache en rougissait. Son mufle se détendit.
Enfin nous aperçumes un troupeau esseulé de vaches tristes, et je voyais dans le fond une tache qui s'affolait. On entendait des cris s'échapper de la tache. La vache fronça les sourcils.
- C'est ce diable de berger qui me cherche. Il a du dépenser beaucoup d'argent pour héberger mes collègues. Je n'aime pas ça.
Nous traversâmes les rues pour finir sur la place Bellecour, où le sable rouge semblait bien morne avec la grisaille des toitures du métro. Quand le berger aperçut la vache, il pleura comme un veau et l'enlaça amicalement.
- Ma brave p'tite Suzette! Et moi qui te cherchais ... tes amies elles étaient folles d'inquiétude tu sais ... et elle a pris les transports en commun! Toute seule comme une grande! Alors que moi ...
C'est à ce moment-là qu'il prit compte de mon existence, et me salua. Il parlait le français avec un accent indubitablement paysan, mais charmant.
- Merci m'dame, c'est ma meilleure laitière. Une brave bête ... et elle a fait des concours en plus! Si vous saviez ce qu'elle a ramené comme trophées ...
Il parlait, parlait, parlait. Aucune vache ne l'écoutait. Moi, je regardais Suzette et ses amies, qui allaient s'en aller. Mais Suzette se retourna.
- Merci encore ma petite. Puisse-tu passer une bonne journée.
Elle s'en alla rejoindre le troupeau et tous se mirent en marche droit devant eux.
Je courais comme une folle en direction de mon lycée. J'étais en retard. Mon lycée n'acceptait pas les retards. Sans même saluer la loge, j'allais vers les surveillants. Avec un sourire narquois, l'une d'entre eux me salua.
- Alors? C'est la première fois qu'on est en retard? Mais qu'est-ce qui s'est passé? T'as rencontré une vache place Bellecour ou quoi?
Elle trouvait ça drôle. Elle éclata de rire en me dispensant d'un billet de retard. Remerciant, j'allais en cours.
Si maintenant aux vaches, ça les amuse de prendre le 18, ben, qu'elles fassent signe, hein.
FIN
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